Un de mes collègues a suggéré aujourd’hui de créer un outil pour identifier « qui n’appartenait pas à l’entreprise » sur certains canaux de communication partagés avec nos clients et partenaires. D’un usage courant, son expression était tout à fait innocente. Il ne savait pas que je l’abhorrais et que j’allais réagir en lui disant qu’un tel outil devait renvoyer 100 % des inscrits !

À l’instar de tous les lecteurs de cet article, je « travaille pour », mais je « n’appartiens pas à » l’entreprise qui me verse un salaire chaque mois en échange de mon savoir-faire, de mon travail et de mes meilleurs efforts pour la réussite des missions qu’elle me confie.

En m’insurgeant de la sorte, je fais sans doute naitre la suspicion chez les employeurs et les consultants qui se désolent de la faiblesse du « sentiment d’appartenance à l’entreprise » et comptent bien y remédier. N’y voyez pourtant aucun signe de désintérêt pour la réussite de mon entreprise et pour mon travail. Je n’ai tout simplement jamais appartenu à personne, que ce soit un employeur, une association, un parti, un club, une « fac » ou un lycée. J’ai seulement « travaillé », je me suis « impliqué », j’ai « adhéré », « pratiqué » ou « étudié » pour, dans, à…

En fait, je n’ai jamais compris comment on pouvait se complaire à utiliser, pour se présenter, un vocabulaire relevant du servage et de l’esclavage, pratiques officiellement abolies en France en 1779 pour la première et en 1848 pour la seconde (Wikipédia m’a susurré que la réalité est plus sombre, que l’esclavage a perduré dans les colonies et que les travaux forcés, qui peuvent y être assimilés, n’ont été abolis en France qu’en 1946).

Bref, si nous nous rencontrons un jour, évitez de vous présenter en me disant « j’appartiens à », cela vous épargnera un sourire narquois à votre encontre et vous méritez mieux qu’un objet !

La suite est un complément apporté le 11/12/2020

On m’a demandé en privé :

Le fait de développer un sentiment d’appartenance n’est il pas un atout au travail d’équipe ?

Il semble donc nécessaire de préciser mon propos…

Le sentiment de faire partie d’une équipe que l’on apprécie, l’envie de se montrer à la hauteur des tâches que l’on nous confie et d’être aux yeux de tous un collègue sur qui on peut compter et qui apporte une compétence solide, la fierté de contribuer à un projet « noble » qui dépasse ce que nous pourrions faire seul, la conviction que l’intelligence collective du groupe nous emmène plus haut et plus loin, comptent évidemment beaucoup dans la motivation, l’engagement et le bien-être au travail, et l’entreprise ne peut qu’en profiter. Je ne vois rien de mal à cela. Cet état d’esprit est indéniablement un atout pour l’entreprise et il est de son intérêt – et de sa responsabilité – de créer un climat de confiance, qui en favorise l’éclosion et le développement.

Mais c’est le vocabulaire que je fustige. Je n’appartiens pas plus à mon employeur que vous n’appartenez au vôtre. Nous n’avons aucun identifiant tatoué dans l’oreille ou sur le bras indiquant que notre maitre est l’un ou l’autre. Cette révolte sémantique n’est pas neuve chez moi. Aussi loin que je me souvienne, ce vocabulaire m’a heurté. L’esclavage perdure de nos jours, y compris en France, dans des appartements bourgeois ou dans des ateliers clandestins. Il faudrait demander aux personnes qui en sont victimes ce qu’elles pensent du fait d’appartenir à un tiers.